Caresses

Caresses

Caresses

« Caresse : réflexion et coïncidence des peaux tangentes. L’épaisseur de la chair entre toi et moi n’est pas obstacle entre nous mais moyen de communication entre le dedans de ton dehors et le dehors de mon dedans. »

Petit éloge de la peau, R. Detambel, folio

*** L’Usure des jours, Lorette Nobécourt, éd. Grasset février 2009 ***

Nuit blanche. Ca faisait longtemps. Bien au-delà du raisonnable, je me laisse absorber – j’absorbe. Je bois, à grosses gorgées à même la bouteille comme pendant la soif. Puis je bois plus doucement. Je me délecte du liquide vivant dans ma bouche, sur ma langue, se mêlant à ma salive. Je suis en train de lire comme ça ne m’était plus arrivé depuis… Depuis quand ?J’avale le texte d’une traite, m’offrant le luxe de reparcourir quelques paragraphes, quelques lignes, immédiatement, pour reprendre le fil : je fais des boucles, mais je ne peux pas m’arrêter. A part quelques secondes, à la fin d’un chapitre, pour accuser le choc ou digérer, le visage grave, les yeux fermés. C’est physique. Je sais déjà que ce livre, je le relirai ; j’anticipe le bonheur de le retrouver, avant même de l’avoir entièrement effeuillé.

Il s’agit d’une de ces rencontres rares, dont on sait très vite qu’elles nous ont apporté plus que mille autres, même si elles ne durent que le temps fugitif de l’apparition d’une comète.

Et tout cela, malgré la barrière du nom de l’auteur, du résumé de la quatrième de couverture, de la photo sur le bandeau. Tout ce conditionnement m’aurait plutôt découragée, à la réception du bouquin. Mais j’en avais lu des extraits dans un magazine, et les mots n’étaient pas trompeurs.

« Le détachement est un bûcher de sensibilité brûlée vive. Notre lien est finalement devenu cette peau intime très douce et insensible en moi qui est celle des grands brûlés. » p.23

« Lire, écrire, c’est coudre un livre après l’autre les morceaux d’une tunique fabuleuse pour s’en aller, joyeux, vers sa propre mort. Cette laine de mots, c’est sur son propre dos que l’écrivain la tond. » p.49

Les chapitres qui m’interpellent le plus : Suicide – Exaltation – Dislocation.

Projection ? Je reçois ce livre comme le témoignage d’une maniaco-dépressive qui ne dit pas son nom… Parce qu’elle refuse de s’enfermer dans la maladie. C’est dérangeant pour moi, car contrairement à la narratrice, je n’ai finalement pas refusé la médication, et je ne parviens pas (plus ?) à sublimer cette expérience aigüe de la vie à travers la création artistique, l’écriture, en particulier. C’est comme si ce livre me pointait du doigt… Appuyant là où…

Et puis, finalement, je me dis que mon parcours est différent de celui de Lorette Nobécourt, bien que la violence des exaltations et des dislocations soit si proche. Je n’ai pas le schéma familial sur lequel elle se reconstruit. Je me reconstruis à ma façon. Et y en a-t-il de meilleures que d’autres ?

La grande qualité de L’Usure des jours, outre l’extraordinaire justesse de description d’une sensibilité extrême, c’est qu’il bouscule, pousse à se réinterroger, fait resurgir ces tissus cicatriciels que l’on veut oublier trop vite, trop facilement. C’est douloureux, mais salvateur.

La question que je me pose : comment ce livre est-il perçu par un autre lecteur souffrant de troubles bipolaires ; et surtout, par un lecteur n’en souffrant pas ?

Fait d’hiver

 

 

Robert avait un visage noir de crasse par endroits et un sourire édenté. Impossible de dire s’il était narquois. Sous la crasse on devinait quatre-vingts ans bien tassés. Pourtant je l’ai surpris un après-midi d’été, torse nu, les bras en croix, pendant une sieste dans l’herbe. Et j’ai d’abord cru poser mon regard sur un homme jeune, au corps mince et musclé. Quand j’ai compris que c’était Robert, je me suis arrêtée quelques secondes pour vérifier s’il respirait encore. Après avoir vu sa poitrine bouger j’ai continué de le regarder un peu, avant de repartir avec un léger sentiment de culpabilité.

Insolite apparition de la peau d’un personnage, habituellement couvert de la même couche de vêtements miteux, quelle que soit la saison. Ils étaient de la couleur des murs et de leurs toiles d’araignées.

Robert conduisait des Dyane plus ou moins bleues, plus ou moins vieilles. Il pilotait ses machines agricoles avec une agilité surprenante. Il laissait parfois les vaches cavaler en liberté ; ça semblait l’amuser. Ses ruches faisaient un petit village aux derniers rayons du soleil. Robert pissait dans son potager. Il s’en foutait pas mal d’être aperçu par les promeneurs qui traversaient sa ferme.

Robert vivait seul depuis la mort violente de son frère, tué par des cambrioleurs qui avaient voulu profiter de l’isolement de leur maison. Il continuait sa vie de paysan. Robert semblait ne rien attendre.

On a retrouvé Robert vendredi dernier, mort, complètement nu au pied de l’échelle de sa grange. Les héritiers ont commencé à aligner dans la neige, près des arbres arrachés, le matériel qu’ils pourront marchander.

 

 

(Voir album photos fait d’hiver)

Mot du jour:

 
évadé
 
 
Ce mot m’est venu je crois de mon rapport actuel au temps, qui est à la fois mon mode de fuite, et ce que je fuis.
Le temps me coule comme du sable entre les doigts, et je me sens toute dispersée… Le temps me coule.
C’est à la fois inquiétant et tentant, comme de se laisser emporter par le courant.
Et je n’arrive pas à aller me coucher le soir.